Actualités
COLORATION VÉGÉTALE : LE RETOUR DU PHÉNIX
Des créateurs visionnaires font converger savoir-faire millénaires et innovation de pointe.

La teinture naturelle végétale est née de la territorialité, à l’instar de la plupart des Métiers d’art. Après ses heures de gloire sous Colbert qui l’avait codifiée pour en faire une arme économique absolue — les soieries de Lyon et les Gobelins s’arrachant alors à prix d’or jusqu’en Perse —, ce précieux savoir-faire a été balayé en à peine cinquante ans par la Révolution industrielle et la chimie de synthèse. Mais depuis une vingtaine d’années, la couleur végétale renaît de ses cendres. Portée par des ingénieurs-artistes, elle s’impose aujourd’hui comme le nouveau langage du luxe.
De l’engagement à l’excellence
C’est dans le sillage de cette histoire de pointe que s’inscrit le tout nouveau lauréat de la Fondation nationale Banque Populaire. Diplômé de l’École des Arts Décoratifs de Paris — seule formation dotée d’un atelier d’ennoblissement calqué sur le modèle industriel —, Clément Bottier a envisagé très tôt la discipline dans sa globalité. Horrifié par l’impact écologique d’un secteur textile devenu l’un des plus polluants au monde, il refuse le statu quo. Pour lui, les colorants de synthèse nourrissent un système toxique pour la planète, exploitent l’humain et s’avèrent dramatiquement limités dans leurs palettes chromatiques.
Reprendre le flambeau de ce savoir-faire français exigeait donc de le plonger dans le bain de l’époque, en y intégrant les connaissances contemporaines en chimie verte et en optique.
L’alchimie des sens : la complexité du vivant
Si le luxe se tourne vers les recherches et le travail qu’il mène avec l’imprimeur sur étoffe Benoît Coulpier, c’est qu’ils offrent un supplément d’âme unique. Pénétrer dans leur atelier, c’est d’abord faire l’expérience d’une immersion sensorielle. Loin des émanations âcres de la pétrochimie, les cuves respirent, exhalent des effluves de sous-bois, de terre ou de paille sèche.


Au-delà de l’odorat, c’est l’œil qui subit un véritable choc visuel. « Synthétiser, ça veut dire reproduire en simplifiant. Un colorant de synthèse va donc rendre une teinte beaucoup plus plate, schématisée à l’extrême. À l’opposé, une plante possède souvent jusqu’à 20, 25 molécules colorantes. Ce qui amène ces vibrations chromatiques tellement particulières. Le résultat est fascinant », explique l’artisan-chercheur. À la lumière du jour, la couleur végétale possède une profondeur et une réfraction que la planéité parfaite de la synthèse ne pourra jamais égaler.
La recherche comme boussole
Cette quête de vérité chromatique pousse les Métiers d’art à franchir les portes des laboratoires. C’est là tout l’enjeu du biodesign et de la biofabrication, des domaines émergents où la création dialogue directement avec la science. Également soutenu par la Fondation, l’artisan-chercheur Tony Jouanneau –Atelier Sumbiosis– collabore activement avec des scientifiques du CNRS et de la Sorbonne pour identifier de nouvelles ressources régénératives. Pour lui, ce maillage est indispensable pour accompagner les évolutions de notre société : « Il faut faire de ces modèles de savoir-faire des modèles de durabilité. L’artisanat d’art doit utiliser la recherche fondamentale pour, ensuite, inspirer l’industrie ».
Passerelles industrielles
« On passe notre temps à faire des passerelles et des bascules de l’artisanat à l’industrie et de l’industrie à l’artisanat », revendiquent d’ailleurs Clément Bottier et Benoît Coulpier. Ce dialogue constant permet de lever les verrous techniques qui effrayent les maisons contemporaines : la solidité à la lumière et la reproductibilité des teintes. Épaulé par la Fondation Banque Populaire pour s’équiper d’outils d’analyse professionnels, le binôme lauréat apporte désormais au marché ce qu’il exige : la rigueur de l’industrie alliée à la vibration inimitable du vivant.


Propos recueillis par Béatrice Prestage.
Photos : Béatrice Prestage, C. FelixMarye
