Entretien avec Gérard Desquand, président du jury Artisanat d’art de la Fondation Banque Populaire

Depuis 2013, la Fondation Banque Populaire soutient les artisans d’art. Pourquoi et comment cela s’est mis en place ?

Crédit photo : © Augustin Detienne

Les domaines d’intervention de la Fondation Banque Populaire, depuis plus de vingt ans, sont la musique et le handicap. En 2013, elle a souhaité élargir son mécénat à l’artisanat d’art.

Lors de la création du jury, je présidais l’INMA (Institut National des Métiers d’Art) et l’une de nos actions privilégiées était l’organisation des Prix Avenir Métiers d’Art qui récompensaient les jeunes en cours de formation. Parmi les soutiens à cet évènement, figurait la Banque Populaire. La Fondation m’a proposé d’être le président de ce jury en me donnant carte blanche. Le jury mis en place est un mélange de conservateurs et de rénovateurs, tous experts, qui permet d’avoir une convergence de regards différents sur les candidats. Il est composé de Maîtres d’Art, d’enseignants et de dirigeants d’entreprise du secteur dont le regard « extérieur » est très intéressant.

La Fondation Banque Populaire a créé ce jury pour accompagner les jeunes créateurs dans une nouvelle étape de leur vie professionnelle.

Parmi les critères de sélection des candidats, on retrouve la transversalité. Pourquoi cette notion est importante, à votre avis ?

La transversalité est fondamentale ! J’appartiens à une génération qui était figée, voir condamnée à devenir un patrimoine mort. Tout était vertical : il y avait un maître qui savait tout et il fallait le suivre à la lettre.

Ce qui a révolutionné le métier depuis la crise des années 2007-2008, a été la transversalité. Main tenant, on a un vivier de jeunes, souvent en reconversion, venant du monde du design, des métiers artistiques, mais aussi de Sciences Po, des écoles de commerce ou d’études de philosophie. Un jour, ils ont decidé de faire ce qu’ils rêvaient de faire « quand ils étaient petits », mais que les parents leur avaient déconseillé de faire, en les orientant vers des voies plus traditionnelles.

Ces jeunes ont apporté un nouveau regard aux métiers d’art, grâce à la mixité de leurs origines et de leurs études, qui nous a permis de nous renouveler. A cela, s’ajoutent aussi les nouveaux outils qui complètent les anciens : maintenant dans un atelier on peut retrouver facilement une presse du 18ème siècle à côté d’une imprimante 3D.

Un autre élément de transversalité sont les pépinières, les couveuses, destinées aux jeunes sortant des écoles d’art. Elles leurs permettent de partager l’espace avec des métiers différents et créent ainsi une proximité permettant de les faire réfléchir et de travailler ensemble.

L’hybridation aide à avancer, qu’elle soit de la pensée, des matériaux utilisés ou des formes. C’est cela qui a permis la création d’un nouveau marché et un développement économique.

Ces jeunes l’ont bien intégré et il est donc très facile de les réunir dans le cadre de journées de rencontres conviviales, qui leur permettent d’échanger, de collaborer voire de s’entraider.

Quelles sont les caractéristiques communes aux candidats retenus ?

Aux candidats, qui ont entre 25 et 40 ans, on demande d’être innovants, dynamiques, créatifs, entreprenants, et d’avoir un sens du partage et de la transversalité.

Parfois certains lauréats font le lien entre les trois domaines de la Fondation, comme l’archetier handicapé Thomas Koenig.

Pendant ces cinq années au sein de la Fondation Banque Populaire, quels ont été vos projets coup de cœur ?

Je ne parlerai pas de coups de coeur mais plutôt de chocs émotionnels, de surprises, d’étonnements…

Marie Grimaud, joaillière a présenté un projet très fort : le mariage de quelque chose d’éphémère, le papier, avec le symbole de l’éternité, le diamant. Elle a réussi à convaincre le jury de la viabilité de son projet et a démontré que l’on peut repousser les limites de l’innovation.

D’autres aussi ont fait bouger les lignes, comme l’ébéniste Steven Leprizé, qui s’est fait connaître pour son projet innovant “ le bois gonflant”, ou encore Janaïna Milheiro, une brodeuse travaillant la plume, qui a récupéré et marié des anciennes techniques, pour réaliser des oeuvres de grande sensibilité et douceur.

Grâce à cette ouverture du champ des possibilités, peu à peu le regard des membres du jury s’unifie, même celui des plus conservateurs.

Que vous apporte le contact avec les jeunes artistes du point de vue professionnel et humain ?

De tous mes engagements, c’est certainement celui dans lequel j’éprouve le plus de plaisir.

Je me suis enrichi longtemps grâce à l’enseignement et cela continue grâce aux lauréats de la Fondation Banque Populaire par leur envie de donner vie à la matière par leur esprit.

Ma génération était très protégée, car les artisans d’art étaient rares. L’explosion de la bulle financière et la mise en avant des méfaits de la société capitaliste a permis de revenir aux vraies valeurs : la protection des espèces et des ressources, les énergies renouvelables et la pérennité, s’opposant à l’obsolescence programmée.

Aujourd’hui, le regard de la société a changé, on connaît la valeur du temps passé à créer les objets et le succès des jeunes artisans en est la preuve.

Propos recueillis par Cinzia Rota